Vendredi 25 Mars 2016 – « Ce matin » par Bahia Dalens

Credit Christine Dolan

Ce matin, le réveil a sonné à 7h, au cas où. Lorsque j’ouvre un œil, mes premiers réflexes sont les mêmes depuis quelques mois : rallumer le téléphone, attendre quelques minutes que tous les messages soient chargés, et les passer en revue pour me remettre à la page. Aujourd’hui, j’espérais devoir attendre longtemps, avoir beaucoup de messages : j’espérais qu’il y aurait une évacuation, que les 500 personnes qui passent la nuit dans le froid sous la station de métro Stalingrad pourraient rêver à une nuit au chaud. Tout était prêt, des soutiens nombreux sur place ; une petite camionnette à portée de main, des gants et des sacs à gravats dans le coffre, pour récupérer le plus efficacement possible les couvertures et les duvets qui gisent sur le sol après l’évacuation d’un campement, ces mêmes couvertures et duvets qui sont si difficiles à trouver chaque soir, car chaque soir des hommes passent la nuit debout parce qu’ils ils ont trop froid pour dormir. J’aimerais pouvoir estimer le gouffre financier que représentent les couvertures depuis que je suis arrivée dans le collectif, par goût du spectaculaire chiffré peut-être, pour avoir des arguments contre l’absurdité surtout : chaque expulsion, chaque évacuation implique qu’une grande quantité de matériel est jetée. Quel gâchis.

Ce matin, le réveil a sonné à 7h, au cas où, et tout était prêt. Mais quand j’ai consulté les messages pour me tenir au courant, je n’ai pas trouvé ceux que j’attendais tant. La police est venue. La police est repartie. Rien ne s’est passé. Une pierre tombe dans mon ventre. Depuis hier, je me sentais presque plus légère : plus qu’une nuit, ils n’ont plus qu’une nuit à tenir sur ce campement infernal. Plus qu’une nuit à gérer cette tension insupportable, provoquée par la misère, la faim, la promiscuité. Plus qu’une nuit à ne pas dormir, à ne tellement pas dormir qu’on finit parfois par devenir un zombie, jusqu’à réussir enfin un soir à sombrer dans un sommeil aussi lourd que bref. Plus qu’une nuit pour ces enfants si fragiles, qui eux aussi dorment dans le froid, le bruit, la puanteur. Plus qu’une nuit pour nous à nous demander comment faire pour nourrir cinq cents personnes, puisque les associations qui unissaient leurs forces au début ne viennent plus pour la plupart. Mais la nuit, la « plus qu’une », s’est transformée en trois jours. Week-end de Pâques. Au minimum trois jours de plus.

Ce matin, le réveil a sonné à 7h, au cas où, et à 7h10 j’ai su que je ne pourrais pas me rendormir. Avec la pierre dans mon ventre sont revenues toutes les images et les informations de ces derniers jours, celles qui chaque fois me donnent l’impression qu’une marche de plus, insoupçonnée, existe sur le chemin de l’enfer. Ce campement dure depuis trois semaines. C’est le pire campement sur lequel il m’ait été donné d’intervenir. Le lieu est bruyant, enclavé, pollué, étouffant. On s’y sent enfermé, pris au piège ; des rangées intarissables de voitures y veillent, de chaque côté. Les ordures s’y sont longtemps entassées avant que la Mairie prenne la mesure du problème. Les rats, eux, avaient déjà compris. De même, l’odeur de l’urine prenait à la gorge, enveloppant l’ensemble du campement de jour comme de nuit ; la Mairie a fini par faire installer des toilettes. Deux pissotières et deux cabines. Cinq cents personnes.

Alors ce matin, à 7h, quand le réveil a sonné pour rien, j’ai repensé à ces femmes, si épuisées d’être trimballées d’un hôtel à l’autre qu’elles décident de revendiquer leurs droits en restant sur le campement de rue avec leurs enfants, petits et à naître. J’ai aussi repensé à l’un de ces enfants qui s’est fait renverser par une voiture il y a quelques jours. J’ai repensé à cet adolescent, emporté en urgence par un camion de pompiers parce qu’il a fait une crise d’épilepsie. J’ai repensé aux réactions d’une équipe de médecins de Calais, abasourdis de ce qu’ils ont trouvé sur le camp ; à leur signalement de nombreux hommes en hypothermie. J’ai repensé aux larmes d’épuisement de cet homme de 25 ans qui en paraît vingt de plus, effondré sur un matelas sale après avoir assisté à un début de bagarre très violent. J’ai repensé à certaines haleines qui commencent à sentir l’alcool, là où le désespoir a pris ses quartiers en conquérant victorieux.

J’ai aussi repensé à ces messages des soutiens, à ces moments de profond questionnement, mêlé d’une forme de panique difficile à décrire, une panique comme résignée : l’angoisse mêlée à la conscience aiguë de l’inévitable. L’inévitable plane, lorsque surgissent des messages, les mêmes sur toutes les discussions, pour demander en urgence à des hébergeurs de se déclarer, car une dizaine de mineurs n’ont toujours pas trouvé de toit pour la nuit. Il plane plus durement encore lorsqu’il se fait pervers et pousse à l’arrangement entre l’humain et le militant. Ainsi, quand les cagnottes deviennent trop vides pour payer une énième nuit d’hôtel, quand plus personne ne peut leur offrir l’hospitalité, que faire de cette femme enceinte, malade, des six enfants qui l’accompagnent, signalés depuis dix jours à la Mairie sans effets ? Faut-il continuer à les mettre à l’abri, au risque de conforter les pouvoirs publics dans l’idée qu’ils n’ont pas besoin de protection d’urgence ? Faut-il accepter, à son corps défendant, de les laisser dormir dehors pour enfin interpeller ces mêmes pouvoirs publics, pour les obliger à faire quelque chose ?

J’ai repensé à toutes ces histoires personnelles, intimes, sur lesquelles on a parfois d’infimes aperçus à travers l’émotion d’un soutien ou d’un ami : « il a trois enfants ici, il risque d’être expulsé », « il s’est fait tabasser par les flics la dernière fois, il va mal, il a perdu beaucoup de poids », « oui, il est vraiment tout seul, il a douze ans », « elle ne comprend pas ce que tu dis, elle est terrifiée », « il ne sait plus quoi faire, il est complètement perdu, il a des idées très noires, ça m’inquiète », « il m’appelle « mama », il pleure tout le temps », « c’est son anniversaire aujourd’hui, il faut qu’on lui fasse un truc, il va trop mal ». Partout, détresse, solitude malgré le courage et la persévérance. La France a trouvé la recette parfaite pour achever de briser ces êtres.

J’ai repensé à tout ça, et aujourd’hui, à 7h du matin, je me suis sentie exploser. Comment rendre compte de cette colère, de cette rage que je ne me connaissais pas et qui m’anime depuis que je les ai rencontrés, une rage vengeresse, destructrice, ravageuse que je hais ? Cette rage, c’est comme un produit alchimique, résultat d’une collision insupportable entre la profonde incompréhension, la résignation, l’espoir, la tristesse et la révolte. Elle est le pur produit de cet effort violent que je fais sur moi-même pour tenir, faire, ne pas réfléchir, ne pas trop ressentir, sourire quand je suis sur un campement, cette tension qui se relâche toujours par les mêmes mots qui semblent sortir seuls de ma bouche et se répéter à l’infini dès que cent mètres me séparent de Stalingrad : « quel enfer ». Elle m’accompagne partout, me donne envie de cogner et de hurler, de faire voler en éclats tous ces murs qui enferment : celui du cynisme, du calcul, de l’ignorance, de la mise à l’écart de l’humanité au profit de la stratégie, de la violence institutionnelle, du mépris.

Bien sûr, il y a de bonnes nouvelles parfois. Elles sont rares mais fortes, salutaires. Un ami a eu l’asile, une famille va être accueillie royalement dans un village, un mineur est pris en charge. Il y a ce qui donne espoir aussi : le nombre incroyable de demandes qui nous arrive pour aider, faire quelque chose, avoir l’occasion d’agir parce que c’est insupportable. On est un peu allégé de tout cela. Mais la rage, la rage reste, et chaque nouvelle, chaque article, chaque retour sur le camp alimente ses braises brûlantes.

Bahia Dalens

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